II – L’HABITUANCE (AILLEURS)

II – L’HABITUANCE

Charlotte était allongée sur le divan de cuir beige au salon avec un bouquin lorsqu’elle capta cette phrase sur Ici Radio-Canada Première : »Il faut rêver aujourd’hui pour savoir ce qu’on va faire demain. » Elle leva les yeux de son livre et balbutia machinalement la phrase, jeta un coup d’oeil à la quatrième de couverture de ce best-seller qu’elle se forçait à lire pour comprendre ce que la critique lui avait trouvé et finit par le laisser glisser de sa main où il alla choir sur le plancher de bois franc, frais vernis.

Deux mois s’étaient écoulés depuis la première crise de pleurs de son aîné, Josianne. Depuis, il ne se passe pas un jour sans que celle-ci se plaigne de quelque chose: maux de ventre, de tête, étourdissement. Pourtant, son état général est bon selon le pédiatre qu’elle a consulté. Il semblerait que c’est nerveux. « Ça va lui passer. Le temps est votre meilleur allié. »

Mais  voilà, le temps prenait bien son temps. Et, en attendant, c’est l’éco-système familial qui en prend un coup. Car Mathieu ne manque pas d’y ajouter du sien quand il voit sa soeur en pleurs: boudinage et rechignage ne font que mettre de l’huile sur le feu.

Son cellulaire sonna.

-Allo, mon amour! répondit-elle

-Je te dérange? demanda Charles

-Non, je relaxais avant le retour d’école des enfants.

-Je pensais à ça, Charlotte. ..

-Quoi donc?

-Qu’est-ce que tu dirais si on prenait l’offre de ta mère…

-Je t’arrête tout de suite! Pas question. D’ailleurs, tu m’étonnes! Il me semble que t’es le dernier de qui je me serais attendue d’une telle demande!

Non, mais, pensa-t-elle en elle-même, faut-il que son amoureux soit découragé de la tension à la maison pour baisser pavillon devant la belle-mère!

-Écoute, mon amour…

C’était au tour de Charles d’user de persuasion.

-Je pense que j’ai atteint le bout du rouleau, moi. Je me vois pas endurer encore une soirée de chialage des enfants. J’ai besoin d’une pause, nous avons besoin d’un temps d’arrêt tous les deux. Admets-le!

-Ouais… mais… ma mère!?! Qui sait à quel état d’enflure leur ego sera quand les mômes en reviendront… Et tu vas être le premier à t’en plaindre… Non, non… c’est un cercle vicieux duquel on en sortira que perdants…

Le reste de la conversation ne rima à rien de plus productif, les deux restant campés sur leur position.

Charlotte vit l’heure sur son cell : 14h40. Son estomac se noua et ses lèvres se pincèrent. Les enfants referaient surface d’une minute à l’autre. Ils sortiront de l’autobus scolaire, marcheraient en direction du logement, cogneront dans la porte et Charlotte verraient leur minois du vestibule car leurs 2 museaux embrasseraient la vitre partiellement givrée de la porte d’entrée.

-Allo, maman! dit Mathieu, joyeusement, en enlaçant sa mère tendrement.

-Allo, mon grand! répondit-elle, en lui frottant gentiment le dessus de la tête. Et toi, ma grande?

Mais le visage de Josiane, de souriant qu’il était dans l’autobus scolaire jusqu’à ce que la porte s’ouvre, s’était rembruni. Elle fit la sourde oreille et se dirigea vers sa chambre de laquelle elle ressortit à peine une minute plus tard, en cris et en pleurs.

Charlotte eut beau tenter de la prendre dans ses bras pour la réconforter, Josiane se débattait et semblait même craindre sa mère. Ce comportement était nouveau. Jusqu’à présent, elle acceptait d’emblée se blottir dans les bras affectueux de sa mère. Charlotte se sentit glisser le long du mur du boudoir et, recroquevillée, s’aperçut que ses yeux échappaient des larmes qu’elle refoulait depuis des semaines. Pendant ce temps, Josiane s’époumonait et s’en prenait aux coussins du sofa qu’elle jetaient par terre sans égard à ce qui se trouvait autour d’elle.

Mathieu observait la scène dans un mutisme qui ne lui était pas familier. D’habitude, il se mettait de la partie pour en rajouter mais cette fois-ci, devant le spectacle des deux filles de la maison, tout à coup, lui passa l’idée qu’il pouvait s’agir d’une maladie de fille! Il en avait entendu parler à l’école justement. Des filles se plaignaient qu’à tous les mois maintenant, elles se mettaient dans des états colériques ou de tristesse sans trop se l’expliquer et qu’elle finissaient toutes par en pisser du sang!

Il finit par s’avancer vers sa mère qui se cachait le visage pour ne pas qu’on la voit pleurer.

-Maman? chuchota-t-il à son oreille

-Quoi? renifla sa mère, tenant de reprendre contrôle d’elle-même

-Toi aussi, ton pipi vire en sang?

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Lily So signature

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